Les suites les plus utilisées
Cette leçon vous présente les suites d'accords que l'on entend partout, de la pop électronique à la trap, et vous explique pourquoi elles fonctionnent, pour que vous puissiez les utiliser, les déformer et en inventer d'autres.
Des milliers de morceaux sont construits sur quelques suites d'accords seulement. Ce n'est pas un manque d'imagination : ces suites exploitent très bien la tension et la résolution que vous avez découvertes dans la leçon précédente. Les connaître ne vous oblige pas à les utiliser, mais vous permet de les reconnaître, de les transformer, et de savoir ce que vous faites quand vous vous en écartez.
Pour chaque suite, nous donnons les chiffres romains, puis un exemple dans une tonalité précise. Les chiffres romains décrivent une suite indépendamment de la tonalité : I V vi IV désigne la même suite en do majeur, en sol majeur ou en mi bémol majeur.
I V vi IV, la suite de la pop
Commençons par la plus célèbre. En do majeur, I V vi IV donne C, G, Am et F. Elle est utilisée dans un très grand nombre de morceaux de pop, de pop électronique et de musique de film, au point qu'on la reconnaît souvent dès la deuxième mesure.
Elle réunit les trois fonctions dans un ordre très efficace : la tonique pour s'installer, la dominante pour créer de l'attente, la mineur comme fausse tonique, plus sombre, puis la sous-dominante. Comme la boucle finit sur F, le retour vers C au tour suivant est une cadence plagale, une conclusion douce qui relance la boucle sans la fermer.
Une suite, quatre points de départ
Si vous démarrez la même boucle sur un autre accord, vous obtenez ce qu'on appelle une rotation. Les accords et leur ordre ne changent pas, seul le point de départ bouge. Pourtant, l'effet change beaucoup, parce que le premier accord d'une boucle sonne comme la maison.
| Rotation | En do majeur | Effet |
|---|---|---|
| I V vi IV | C, G, Am, F | Lumineux, très pop |
| V vi IV I | G, Am, F, C | Suspendu, la tonique arrive à la fin |
| vi IV I V | Am, F, C, G | Mélancolique, on l'entend en mineur |
| IV I V vi | F, C, G, Am | Ouvert, comme une montée |
La rotation vi IV I V mérite un arrêt. Quand la boucle commence sur la mineur, votre oreille prend la mineur pour la maison. La même suite devient alors une suite en la mineur, que l'on écrit i VI III VII. Ce n'est pas une coïncidence : do majeur et la mineur sont des tonalités relatives, elles partagent les mêmes notes et donc les mêmes accords.
i VI III VII, la même énergie en mineur
En la mineur, i VI III VII donne Am, F, C et G. C'est une des boucles mineures les plus courantes : on l'entend en pop électronique, en trap mélodique, dans l'EDM la plus émotionnelle et dans beaucoup de musiques de jeu vidéo. Elle sonne à la fois triste et pleine d'élan.
Son secret tient en partie à la basse. Les fondamentales descendent d'abord d'une tierce, de la (A) à fa (F), montent d'une quinte jusqu'à do (C), redescendent d'une quarte jusqu'à sol (G), puis sol (G) remonte d'un ton vers la (A). Le dernier accord, sol majeur, se trouve juste un ton sous la tonique, et ce petit pas vers le haut relance la boucle avec énergie.
i iv v, le mineur le plus simple
Cette suite n'utilise que les trois accords principaux de la tonalité mineure : la tonique, la sous-dominante et la dominante, tous mineurs. En ré mineur, cela donne Dm, Gm et Am. Elle sonne sobre, un peu grave, et elle laisse beaucoup de place à une mélodie ou à une voix.
Vous vous souvenez de la leçon précédente : avec le v mineur, la boucle ramène la tonique sans insister. Si vous voulez un retour plus marqué, remplacez v par V. En ré mineur, cela veut dire jouer A majeur, avec do dièse (C♯), au lieu de A mineur. Les deux versions sont courantes, et le choix dépend de l'humeur que vous cherchez : flottante avec v, dramatique avec V.
ii V I, le cœur du jazz
Passons à une suite qui vient du jazz et qu'on retrouve partout dans le lo-fi, le R&B et la neo-soul. En do majeur, ii V I donne Dm, G et C. Elle enchaîne sous-dominante, dominante et tonique : c'est une cadence parfaite, préparée par un accord qui en renforce l'effet.
Dans la figure, les accords sont joués avec leur septième, comme on l'entend presque toujours dans ces styles. Regardez aussi le mouvement de la basse : ré, sol, do (D, G, C). Chaque fondamentale descend d'une quinte, ou monte d'une quarte, ce qui mène à la même note une octave plus haut. Ce mouvement de quinte est le plus fort qui existe entre deux accords, et ii V I en enchaîne deux de suite.
i VII VI V, la cadence andalouse
Voici une suite qui descend. En la mineur, i VII VI V donne Am, G, F et E. La basse descend pas à pas, la, sol, fa, mi (A, G, F, E), et l'accord final est mi majeur, la dominante avec sa sensible sol dièse (G♯). On l'appelle la cadence andalouse, parce qu'on la retrouve beaucoup dans le flamenco ; on l'entend aussi dans le rock, la musique de film, et dans de nombreuses boucles de trap et de drill.
Elle fonctionne parce qu'elle combine deux forces : une ligne de basse qui glisse vers le bas, très facile à suivre pour l'oreille, et un accord final tendu qui ramène immédiatement la tonique. Écoutez le passage de F à E : la note fa (F) descend d'un demi-ton vers mi (E), et ce demi-ton donne à la fin de la boucle sa couleur espagnole.
vi IV I V, entre majeur et mineur
Nous avons déjà croisé vi IV I V comme rotation de I V vi IV. Elle mérite sa place à part, parce qu'elle est très souvent utilisée telle quelle. En fa majeur, elle donne Dm, Bb, F et C. Selon l'arrangement, l'oreille l'entend tantôt en majeur, avec la maison sur F, tantôt en mineur, avec la maison sur Dm. Ce flottement fait une grande partie de son charme : la suite sonne émouvante sans être franchement triste.
Deux accords suffisent
Il n'est pas nécessaire d'avoir quatre accords pour faire une boucle. Beaucoup de morceaux de house, de techno mélodique, d'afro ou de trap tournent sur deux accords seulement, parfois pendant tout un morceau. L'important est que les deux accords soient assez différents pour créer un mouvement, et assez proches pour rester cohérents. Écoutez d'abord Am et F, en la mineur.
Ici, les deux accords ont deux notes en commun, la (A) et do (C) : le passage est doux, presque un simple changement d'éclairage. Comparez maintenant avec Am et G.
Entre Am et G, aucune note n'est commune, et le mouvement est plus franc, plus déterminé. Les deux boucles fonctionnent, et le choix dépend de ce que font la basse, la batterie et la mélodie autour.
Pourquoi elles marchent
Si l'on regarde ces suites de près, on retrouve toujours les mêmes ingrédients. D'abord, les accords voisins partagent souvent des notes : C et Am ont deux notes communes, Am et F aussi, ce qui crée des enchaînements doux. Ensuite, les fondamentales bougent souvent par quinte ou par quarte, le mouvement le plus solide, ou par petits pas, le plus facile à suivre. Enfin, chaque suite fait alterner les fonctions, et son dernier accord, quand ce n'est pas la tonique, pousse vers le premier.
Ces trois ingrédients sont aussi une méthode pour inventer vos propres suites. Partez d'une tonique, choisissez un accord qui en partage des notes ou dont la fondamentale est à une quinte, et terminez la boucle sur un accord qui ramène vers le début. Vous obtiendrez rarement une suite que personne n'a jamais jouée, mais ce n'est pas le but : ce sont votre son, votre rythme et votre mélodie qui feront la différence.
En la mineur (Am), votre suite donne Am, F, C, G, à raison d'un accord par mesure. Cliquez un accord de votre suite pour le choisir, puis un chiffre romain pour le remplacer : les chiffres restent les mêmes dans toutes les tonalités, seuls les noms des accords changent.
Les emprunts viennent d'une autre gamme sur la même tonique : V, majeur, vient de la mineure harmonique ; sa sensible tire très fort vers la tonique.
Prenez la suite I V vi IV en sol majeur, puis écrivez sa rotation qui commence par l'accord mineur. Donnez le nom des accords, puis jouez les deux versions dans votre logiciel pour comparer leur couleur.
Dans la prochaine leçon, nous verrons comment chaque genre habille ces suites : quels accords la house préfère, ce que fait la techno, et pourquoi le lo-fi aime tant les septièmes.