Désaccord, battements et largeur
Vous allez découvrir pourquoi deux notes presque identiques se mettent à onduler, et comment les synthés se servent de ce phénomène pour rendre un son large, jusqu'au point où il commence à sonner faux.
Dans la leçon sur les notes et les fréquences, vous avez appris à accorder un son au cent près. Ici, nous faisons exactement l'inverse : nous allons désaccorder des sons exprès. C'est l'un des secrets des pads qui enveloppent, des leads qui remplissent tout l'espace stéréo et des supersaws. Mais c'est aussi l'une des causes les plus fréquentes de basses qui flottent et d'accords qui sonnent légèrement faux.
Deux fréquences proches battent
Commençons par l'expérience la plus simple. Le premier bouton joue un sinus à 440 hertz. Le deuxième joue en même temps deux sinus, à 440 et 441 hertz, le troisième à 440 et 443 hertz, le dernier à 440 et 450 hertz. Écoutez bien le volume du son, plus que sa hauteur.
Dès qu'il y a deux sons, le volume se met à onduler : il gonfle, s'efface, puis gonfle à nouveau. Ce phénomène s'appelle les battements. Les deux vibrations sont tantôt en phase, et elles s'additionnent, tantôt en opposition, et elles s'annulent presque. Le nombre de battements par seconde est tout simplement la différence entre les deux fréquences : un par seconde pour 440 et 441 hertz, trois pour 440 et 443, dix pour 440 et 450.
Vous avez sans doute remarqué que le dernier exemple battait si vite qu'il commençait à grésiller. Quand les battements deviennent encore plus rapides, l'oreille ne les suit plus comme une ondulation et les entend comme un frottement. Et si l'on écarte encore les deux sons, jusqu'à un demi-ton, on finit par entendre deux notes distinctes qui frottent : c'est la seconde mineure, vue de très près.
Le même désaccord ne bat pas pareil partout
Les synthés règlent le désaccord en cents, et c'est logique, puisqu'un cent vaut le même écart pour l'oreille dans tous les registres. Mais les battements, eux, dépendent de l'écart en hertz. Un même désaccord produit donc des battements lents dans le grave et rapides dans l'aigu. Le tableau suivant donne le nombre de battements par seconde entre deux voix séparées de quelques cents.
| Écart entre les deux voix | A1, 55 Hz | A3, 220 Hz | A5, 880 Hz |
|---|---|---|---|
| 5 cents | 0,16 | 0,64 | 2,5 |
| 10 cents | 0,32 | 1,3 | 5,1 |
| 20 cents | 0,64 | 2,6 | 10,2 |
| 30 cents | 0,96 | 3,8 | 15,4 |
Regardez la première colonne. Sur un A1, deux voix écartées de 10 cents ne battent qu'une fois toutes les trois secondes environ. Concrètement, votre 808 ou votre sub ne sonne pas plus large : son volume monte et descend lentement, et une note peut sembler plus faible que la précédente selon le moment où tombe le battement. C'est pour cela qu'on évite en général de désaccorder les basses et le sub.
Detune, unisson et supersaw
Dans un synthé, le bouton detune désaccorde un oscillateur par rapport à un autre, en général de quelques cents. Le réglage d'unisson va plus loin : il empile plusieurs copies de la même voix, chacune un peu désaccordée, et les répartit souvent de gauche à droite dans l'espace stéréo. On choisit alors le nombre de voix, l'écart de désaccord et la largeur stéréo.
Pourquoi cela élargit-il le son ? Parce que les battements ne tombent pas au même moment à gauche et à droite. Chaque oreille reçoit un mélange légèrement différent, qui change sans arrêt, et votre cerveau interprète cette différence comme un son large, qui vous entoure, au lieu d'un point au centre. Écoutez une dent de scie seule, puis trois et cinq dents de scie désaccordées autour du même la.
Ici, tout est joué au centre, mais vous entendez déjà le son s'épaissir à chaque étape, comme un petit ensemble de cordes. Une pile de dents de scie désaccordées, souvent cinq à neuf, porte un nom dans le jargon des producteurs : le supersaw. C'est la base de beaucoup de leads et de pads larges en musique électronique. Le dernier bouton, lui, va trop loin : le son ne paraît plus large, il paraît faux.
Le chorus, un désaccord qui bouge
Le chorus obtient un résultat proche avec un effet au lieu de voix supplémentaires. Il copie le son, retarde la copie de quelques millisecondes, et fait varier ce retard en permanence avec un LFO, c'est-à-dire un oscillateur très lent qui fait bouger un réglage. Quand le retard s'allonge, la copie est lue un tout petit peu plus lentement, donc un peu plus bas ; quand il raccourcit, elle est un peu plus haute. On obtient une copie qui se désaccorde et se réaccorde en douceur, et qui bat contre l'original.
Le chorus a l'avantage de s'appliquer à n'importe quel son, même à une guitare ou à une voix enregistrée. Ses réglages habituels sont la vitesse du LFO, souvent appelée rate, la profondeur de la variation, appelée depth, et le mélange avec le son d'origine. Une vitesse lente et une profondeur modérée donnent un son ample et discret ; une vitesse rapide et une forte profondeur donnent un vibrato instable, qui peut vite sembler faux.
Jusqu'où désaccorder ?
Il n'y a pas de chiffre magique, mais il y a des repères. Avec quelques cents d'écart, le son s'élargit sans qu'on entende de fausseté. Entre 10 et 20 cents environ, l'effet devient franc, et c'est souvent le terrain des supersaws. Au-delà d'une vingtaine de cents, beaucoup d'oreilles commencent à entendre plusieurs notes un peu fausses plutôt qu'une note large, surtout quand le son est seul ou qu'il joue des accords.
Il y a deux raisons à cela. D'abord, les battements deviennent si rapides qu'ils se transforment en rugosité, comme dans l'exemple à 440 et 450 hertz. Ensuite, votre oreille ne sait plus quelle hauteur retenir, et la note semble à côté de la basse et des autres instruments, qui, eux, sont justes. Sur un accord, chaque note est désaccordée, les frottements s'additionnent, et l'accord peut devenir boueux. Un lead qui joue seul supporte donc plus de désaccord qu'un pad qui joue quatre notes.
Dans cette boucle, si vous deviez ajouter de l'unisson, vous le mettriez sur les accords, plutôt que sur la basse. Le site joue ici un son simple ; refaites la même boucle dans votre logiciel, avec un vrai réglage d'unisson, et comparez.
Dans votre synthé, réglez une dent de scie sur A3, puis passez en unisson à cinq voix. Montez l'écart de désaccord peu à peu, de zéro jusqu'à une cinquantaine de cents, en jouant d'abord la note seule, puis l'accord de la mineur. Notez à partir de quel réglage le son vous paraît large, puis à partir de quel réglage il vous paraît faux. Refaites enfin l'expérience sur un A1 tenu.
Vous l'avez entendu, l'oreille est très sensible aux petits écarts entre les fréquences. Dans la prochaine leçon, nous verrons que les douze rangées de votre piano roll sont elles-mêmes un compromis, très légèrement désaccordé par rapport aux intervalles naturels.