Mesures impaires et polyrythmies
Vous allez découvrir ce qui se passe quand on sort des quatre temps : les mesures à trois temps, la sensation ternaire du 6/8 et du 12/8, les mesures à cinq et à sept, puis les polyrythmies, qui font tourner des motifs de trois au-dessus d'une grille de quatre.
Presque tout ce que vous produisez est en 4/4, et ce n'est pas près de changer : c'est la mesure de la danse en club et de la pop. Mais connaître les autres mesures a deux avantages. D'abord, vous reconnaîtrez une valse, un morceau en 6/8 ou une ballade en 12/8 le jour où vous voudrez en sampler un. Ensuite, et surtout, vous découvrirez que les idées en trois peuvent vivre à l'intérieur du 4/4, pour créer des rythmes qui tournent et qui hypnotisent.
Trois temps par mesure
Une mesure à 3/4, « trois-quatre », contient trois temps au lieu de quatre, chacun valant une noire. On compte « un, deux, trois, un, deux, trois », avec un appui sur le un. C'est la mesure de la valse, et elle donne un mouvement de balancement, plus rond que la marche du 4/4.
Écoutez deux mesures de 3/4. Dans cette figure, chaque case de la grille vaut une croche : il y a donc six cases par mesure. Le kick marque le un de chaque mesure, le rim marque les deux autres temps, et le hi-hat est un peu plus fort sur chaque temps.
6/8 et 12/8 : la sensation ternaire
Le 6/8 contient lui aussi six croches par mesure, exactement comme le 3/4. La différence est dans le regroupement : en 3/4, on groupe les croches par deux, ce qui donne trois temps ; en 6/8, on les groupe par trois, ce qui donne deux grands temps, chacun divisé en trois. On compte « un, deux, trois, quatre, cinq, six », avec un appui sur le un et un autre, plus léger, sur le quatre.
Comparez avec la figure précédente : même nombre de cases, même vitesse de croches, et pourtant le mouvement est tout autre. Le 3/4 se balance en trois temps, le 6/8 roule en deux grands temps. C'est cette division de chaque temps en trois qu'on appelle la sensation ternaire, par opposition à la sensation binaire, où chaque temps se divise en deux.
Le 12/8 double simplement le 6/8 : quatre grands temps par mesure, chacun divisé en trois croches, soit douze croches. C'est en quelque sorte un 4/4 dont chaque temps serait joué en triolets. On l'entend dans le blues lent, la soul, certaines ballades et de nombreux rythmes africains. Écoutez ce 12/8 avec une caisse claire sur le deuxième et le quatrième grand temps, comme un backbeat ternaire.
Écoutez bien le hi-hat : il joue la première et la troisième croche de chaque groupe de trois. C'est le rythme qu'on appelle shuffle, et c'est lui que le swing imite quand on le pousse fort. Voilà pourquoi un 4/4 très swingué se rapproche d'un 12/8 : la frontière entre les deux est mince.
Cinq et sept : les mesures asymétriques
Une mesure à 5/4 contient cinq temps. L'oreille a du mal à percevoir cinq temps égaux, alors elle les regroupe naturellement en deux morceaux inégaux : trois plus deux, ou deux plus trois. Une mesure à 7/8 contient sept croches, qu'on groupe le plus souvent en deux, deux, trois, ou en trois, deux, deux. Ces groupes inégaux donnent l'impression d'une mesure qui boite, ou qui trébuche juste avant de retomber sur le un.
Écoutez ces deux exemples, joués sur un seul son et répétés trois fois. La note aiguë marque le début de chaque groupe, la note grave remplit le reste. Comptez à voix haute avec eux : « un deux trois, un deux » pour le 5/4, « un deux, un deux, un deux trois » pour le 7/8.
Ces mesures sont rares en club, parce qu'elles compliquent la danse. On les croise plutôt dans le jazz, le rock progressif, certaines musiques des Balkans et du Moyen-Orient, et dans des morceaux d'électronique expérimentale ou de musique de film. Si vous voulez en essayer une, changez la mesure du projet dans votre logiciel : la règle du haut et le métronome se recaleront sur la nouvelle mesure.
Polyrythmie : trois contre deux, trois contre quatre
Une polyrythmie, c'est la superposition de deux pulsations différentes qui partagent le même début et la même fin. Le cas le plus simple est le trois contre deux : pendant qu'une partie frappe deux coups réguliers, une autre en frappe trois, dans le même espace de temps, et les deux se retrouvent au début du cycle suivant. Dans la figure, le kick frappe chaque temps, et la percussion frappe trois coups égaux tous les deux temps.
La percussion joue ici des noires de triolet, que nous avons vues dans la leçon sur les points et les triolets. Le trois contre quatre fonctionne de la même façon, avec quatre coups d'un côté et trois de l'autre sur une mesure entière. La tension est plus forte, parce que les deux pulsations ne se rejoignent qu'une fois par mesure, sur le un.
Ces polyrythmies sont au cœur de nombreuses musiques d'Afrique de l'Ouest et des musiques afro-cubaines, où plusieurs percussions superposent des pulsations en deux et en trois. En production, on s'en sert souvent plus discrètement : un arpège en triolets au-dessus d'un kick droit, ou une percussion en noires de triolet pendant un build-up, cette montée qui prépare un drop, et l'ensemble se met à tourner.
Des motifs de trois pas sur une grille de seize
Voici maintenant l'idée la plus utile de cette leçon pour un producteur. Restez en 4/4, sur la grille ordinaire de seize pas, et programmez une percussion qui frappe tous les trois pas, sans jamais recommencer au début de la mesure. Comme seize n'est pas divisible par trois, le motif ne retombe pas au même endroit d'une mesure à l'autre.
Écoutez comment le rim semble glisser par rapport au kick. Dans la première mesure, il tombe sur le un ; dans la deuxième, il commence sur le et du un ; dans la troisième, sur le e du un. Il ne retrouve sa place de départ qu'au bout de trois mesures, après quarante-huit pas. Les accents tournent : à chaque mesure, ce ne sont plus les mêmes temps qui coïncident avec le rim. C'est ce qu'on appelle un déplacement, et c'est l'un des secrets des motifs hypnotiques de la techno et de la house : la boucle est courte, mais elle ne sonne jamais tout à fait pareil.
On peut appliquer la même idée à une mélodie. Dans la figure suivante, un pluck répète un motif de trois notes en doubles croches, au-dessus d'un kick sur chaque temps. La note la plus aiguë change de place à chaque temps, et la phrase semble se déplacer sans fin, alors qu'elle ne contient que trois notes.
Les musiciens appellent parfois ce procédé polymétrie, parce que ce ne sont pas deux pulsations qui s'opposent, mais deux longueurs de motif : trois pas d'un côté, seize de l'autre. Vous pouvez faire la même chose avec des motifs de cinq ou de sept pas, ou simplement avec un clip plus court que les autres qui tourne en boucle. Si vous voulez au contraire que le motif recommence à chaque mesure, utilisez le découpage trois, trois, trois, trois, quatre : quatre groupes de trois pas, puis un groupe de quatre pour compléter les seize.
Voici un four-on-the-floor de deux mesures. Programmez un rim en groupes de trois pas qui recommence au début de chaque mesure, selon le découpage trois, trois, trois, trois, quatre. Sur quels pas tombe-t-il ? Ensuite, dans votre logiciel, comparez avec la version qui ne recommence jamais, celle de la figure précédente.
Vous avez maintenant en main toute la grille du temps, des BPM jusqu'aux polyrythmies. Dans la partie suivante, nous revenons aux hauteurs pour construire la première gamme : la gamme majeure.