Arpèges et séquences
Vous allez découvrir comment un accord tenu devient une ligne en mouvement : l'arpège joué à la main, l'arpégiateur et ses réglages, la séquence écrite pas à pas, et l'ostinato qui tourne pendant que les accords changent.
Un accord tenu, c'est un bloc. Il sonne, il pose une harmonie, mais il ne bouge pas. Une grande partie de la musique électronique préfère faire défiler les notes de l'accord une par une, vite et en rythme : le scintillement d'un synthé en trance, le pluck qui rebondit en house, la ligne hypnotique de la techno ou les notes de piano égrenées dans le lo-fi. Toutes ces lignes reposent sur la même idée, l'arpège.
Un accord, deux façons de le jouer
Écoutez l'accord de la mineur joué en bloc, puis les mêmes notes jouées l'une après l'autre.
Ce sont exactement les mêmes notes, donc la même harmonie. Mais la deuxième version crée un rythme et un mouvement là où la première se contentait de tenir. Jouer les notes d'un accord successivement plutôt qu'ensemble s'appelle un arpège, d'un mot italien qui évoque la harpe.
Les sens de lecture
Un arpège se définit d'abord par l'ordre dans lequel il parcourt les notes. Le plus simple monte : la, do, mi (A, C, E), puis recommence. Il peut aussi descendre, ou monter puis redescendre, ce qu'on appelle un aller-retour. Regardez la version montante sur une mesure de doubles croches.
Remarquez un détail sur la grille : l'arpège compte trois notes, mais la mesure se divise en groupes de quatre doubles croches. Le A3 ne retombe donc pas à la même place dans chaque temps. Il tombe sur le premier temps, juste avant le deuxième, au milieu du deuxième, juste après le troisième, sur le quatrième, puis juste avant la mesure suivante. Ce décalage entre un motif de trois et une grille de quatre donne aux arpèges leur côté hypnotique ; vous l'avez déjà rencontré avec les polyrythmies.
Ajoutez l'octave, A4, et le motif passe à quatre notes : il se cale alors exactement sur les temps. Même chose en aller-retour, si l'on ne répète pas les notes extrêmes : A3, C4, E4, C4, puis on recommence, avec un mouvement de vague.
Comparez les deux figures à l'écoute. La version montante tourne sans fin et semble ne jamais retomber au même endroit ; l'aller-retour respire à chaque temps, plus calme et plus régulier.
L'arpégiateur et ses réglages
Écrire ces notes une par une est possible, mais long. C'est pourquoi la plupart des logiciels proposent un arpégiateur : un effet MIDI qui reçoit l'accord que vous tenez et le joue en arpège, automatiquement et au tempo du morceau. Vous écrivez ou jouez un simple accord tenu, et l'arpégiateur fait le reste. Quatre réglages se retrouvent presque partout.
- Le mode choisit l'ordre des notes : vers le haut, vers le bas, en aller-retour, au hasard, ou dans l'ordre où vous avez joué les notes. Selon les arpégiateurs, l'aller-retour répète ou non la note du haut et celle du bas.
- La vitesse, souvent appelée rate, fixe la durée de chaque note de l'arpège : 1/8 pour des croches, 1/16 pour des doubles croches, et souvent des valeurs en triolets, comme 1/16T.
- L'étendue en octaves rejoue le motif une, deux ou trois octaves plus haut avant de revenir au départ, ce qui élargit beaucoup la ligne.
- Le gate règle la longueur de chaque note par rapport à la vitesse, souvent en pourcentage. Un gate court donne des notes piquées et nerveuses, un gate long des notes liées et fluides.
Montant : les notes de l'accord, de la plus grave à la plus aiguë, puis on recommence en bas.
Motif : A3, C4, E4, puis le motif recommence. En 1/16, on entend quatre notes par temps. La longueur de chaque note, le gate, vaut 60 % du pas : plus il est court, plus le motif devient sec et rebondissant.
Le motif compte 3 notes alors qu'une mesure compte 16 pas : il ne retombe pas au même endroit à chaque mesure, ce qui crée un effet de décalage qui tourne.
Faites un essai simple avec l'atelier : gardez Am en mode montant, et faites passer le gate de très court à très long. Avec un son de pluck, le gate court rappelle la house et la pop électronique ; le gate long, avec un son de pad, évoque plutôt les nappes de trance ou d'ambient. Le mode et le gate changent souvent davantage le caractère d'une ligne que le choix des notes.
Les arpèges sur une suite d'accords
Un arpégiateur suit les accords que vous lui donnez. Si vous tenez Am, puis F, chaque mesure joue les notes du nouvel accord dans le même ordre et au même rythme. La ligne garde donc son identité tout en changeant de couleur. Voici la version montante sur ces deux accords, avec l'octave en plus.
Les voicings comptent ici autant que pour des accords tenus. Si vous enchaînez des accords proches les uns des autres, l'arpège glisse en douceur de l'un à l'autre ; si vous sautez d'un registre à l'autre, il saute aussi. Ici, la (A) et do (C) appartiennent aux deux accords, ce qui rend l'enchaînement très fluide.
La séquence pas à pas
L'arpège tire ses notes d'un accord. La séquence pas à pas fonctionne autrement : on écrit directement une note, ou un silence, pour chaque pas de la grille, souvent seize pas par mesure. C'est ainsi que fonctionnaient les séquenceurs des premières machines électroniques, et c'est encore la méthode de beaucoup de basses acides et de motifs de techno. Une séquence peut sauter des pas, répéter une note, accentuer certains pas, ou faire glisser une note vers la suivante.
Écoutez cette séquence originale de seize pas en la mineur. Elle s'appuie surtout sur la fondamentale, avec quelques autres notes de la gamme et des silences qui lui donnent tout son rythme.
Une séquence de ce genre tourne souvent sans changer pendant de longues minutes, pendant qu'on modifie le son autour d'elle, par exemple en ouvrant peu à peu un filtre. La théorie y joue un rôle discret mais décisif : les notes choisies, ici surtout la fondamentale, avec la tierce, la quarte, la quinte et la septième, fixent la couleur mineure de toute la section.
L'ostinato, le motif qui ne bouge pas
Dernier procédé, et non le moindre : l'ostinato, un motif court répété obstinément, à l'identique, pendant que l'harmonie change autour de lui. Contrairement à l'arpégiateur, qui adapte ses notes à chaque accord, l'ostinato garde les siennes. C'est donc chaque nouvel accord qui change la façon dont on l'entend.
Écoutez ce motif de quatre notes, C5, E5, G5 et E5, répété sans changement sur Am, F, C et G. Sur Am, le sol (G) colore l'accord d'une septième. Sur F, le mi (E) ajoute une septième majeure et le sol (G) une neuvième. Sur C, le motif se fond dans l'accord. Sur G, le do (C) et le mi (E) créent une tension qui se relâche quand la boucle revient sur Am.
Ce procédé est précieux en production : un seul motif, programmé une fois, suffit pour toute une boucle, et la suite d'accords se charge de le renouveler. On l'entend dans beaucoup de musique électronique mélodique, joué par un pluck ou un piano, et c'est aussi un excellent point de départ pour un hook.
Sur un accord de fa majeur tenu une mesure, écrivez à la main un arpège en aller-retour, en doubles croches, avec les trois notes F3, A3 et C4, sans répéter les notes extrêmes. Faites ensuite la même chose avec un arpégiateur réglé en aller-retour, vitesse 1/16, une octave, et comparez : obtenez-vous les mêmes notes ?
Avec la basse, les accords, la mélodie et maintenant les arpèges, votre boucle commence à être bien remplie. La prochaine leçon vous aide à donner à chaque partie sa place dans la hauteur, pour que tout s'entende.