Consonance et dissonance
Vous allez comprendre pourquoi certains intervalles sonnent stables et d'autres tendus, comment vous servir de la tension au lieu de la subir, et pourquoi un accord qui sonne bien dans le médium devient une bouillie dans le grave.
Dans la leçon précédente, vous avez entendu que l'octave et la quinte se fondent, tandis que la seconde mineure et le triton frottent. Les musiciens appellent cela la consonance et la dissonance. Ce ne sont pas des jugements de valeur : une dissonance n'est pas une faute, c'est une tension. Toute la musique que vous aimez joue avec les deux, et apprendre à doser l'une et l'autre change complètement la façon dont une boucle respire.
Stable ou tendu : écoutez d'abord
Écoutez cette suite d'intervalles, tous posés sur C4 et joués deux par mesure. Ils vont, à peu près, du plus fondu au plus tendu. Essayez de sentir à quel moment votre oreille commence à vouloir que quelque chose bouge.
Vous l'avez entendu : les premiers sonnent comme un tout, les derniers comme deux notes qui se disputent. Traditionnellement, les musiciens rangent les intervalles en trois familles, et ce classement correspond assez bien à ce que vous venez d'entendre.
- Les consonances parfaites sont l'unisson, l'octave et la quinte juste. Elles sont si stables qu'elles sonnent presque vides, sans couleur majeure ni mineure. La quarte juste est un cas à part : très ouverte quand on l'entend seule, elle sonne plus instable quand sa note grave est aussi la basse de l'accord.
- Les consonances imparfaites sont les tierces et les sixtes, majeures ou mineures. Elles sont stables, mais elles ont une couleur : ce sont elles qui rendent un accord lumineux ou sombre.
- Les dissonances sont les secondes, les septièmes et le triton. La seconde mineure, la septième majeure et le triton sont les plus mordantes ; la seconde majeure et la septième mineure sont plus douces.
Pourquoi certaines notes se fondent
L'explication se trouve dans les vibrations. Quand vous jouez une octave, la note du haut vibre exactement deux fois plus vite que celle du bas : leurs ondes se retrouvent alignées à chaque cycle. Pour une quinte, le rapport est proche de trois pour deux ; pour une quarte, de quatre pour trois ; pour une tierce majeure, de cinq pour quatre. Plus le rapport est simple, plus les deux sons partagent de choses, et plus ils se fondent.
Pour une seconde mineure, le rapport est compliqué, et les deux fréquences sont si proches qu'elles se gênent : votre oreille perçoit une sorte de rugosité, un léger grésillement. Nous verrons dans la partie sur le son pourquoi ces rapports ne sont qu'approchés dans un logiciel, et ce qui se passe quand deux fréquences presque égales se mélangent. Pour l'instant, retenez qu'un rapport simple donne de la fusion et qu'un rapport compliqué donne du frottement.
Les deux intervalles qui piquent
La seconde mineure est la dissonance la plus dure. Deux rangées voisines jouées ensemble, E4 et F4 par exemple, produisent un frottement immédiat. En mélodie, en revanche, la même distance est la plus douce qui soit : une note qui glisse d'un demi-ton vers sa voisine donne l'impression d'arriver à destination. Un même intervalle peut donc être très dur quand ses notes sonnent ensemble et très tendre quand elles se suivent.
Écoutez aussi la septième majeure, qui utilise les mêmes deux noms de notes, fa (F) et mi (E), mais écartés d'une octave. Le frottement est toujours là, mais adouci, presque rêveur. Retenez ce principe, il vous servira souvent : écarter deux notes dissonantes adoucit leur conflit. Nous le retrouverons avec les accords de septième.
Le triton, lui, frotte moins que la seconde mineure, mais il est instable : il ne sonne ni ouvert comme la quinte, ni coloré comme la tierce. Il donne l'impression d'une question qui attend sa réponse, et c'est justement ce qui le rend utile.
La tension utile
Une dissonance appelle une suite. Quand votre oreille entend un frottement, elle attend qu'une des notes bouge vers une consonance. Ce mouvement s'appelle une résolution. Écoutez le triton formé par B3 et F4 : le B3 monte d'un demi-ton vers C4, le F4 descend d'un demi-ton vers E4, et la tension se transforme en une tierce majeure qui sonne comme un soulagement.
Ce petit mouvement est l'un des moteurs de la musique tonale. Nous le retrouverons dans la leçon sur la tension et la résolution, où il explique pourquoi certains accords donnent envie d'aller vers d'autres.
La dissonance a aussi d'autres usages. Une note de mélodie qui frotte contre un pad tenu attire l'attention, et c'est souvent ce qu'on cherche pour le moment fort d'une phrase. Une seconde majeure ajoutée à un accord, comme nous le verrons avec les accords suspendus, lui donne de l'air sans le rendre dur. Et dans les musiques sombres, on laisse parfois une dissonance tenir longtemps sans la résoudre : c'est précisément ce qui crée le malaise.
Dans le grave, tout devient boueux
Voici le piège le plus fréquent en studio. Un accord qui sonne très bien dans le médium devient flou, voire sale, quand on le descend de deux octaves. Écoutez le même accord de do majeur, d'abord serré autour du do central, puis serré deux octaves plus bas, puis réparti autrement.
Dans le grave, deux notes séparées par une tierce ne sont plus qu'à dix-sept hertz l'une de l'autre, entre C2 et E2, et votre oreille a du mal à les séparer : elles se brouillent. Autour de C4, la même tierce représente près de soixante-dix hertz d'écart, et les deux notes restent bien distinctes. C'est encore pire avec un sub ou une 808, qui occupent déjà toute cette zone à eux seuls.
La règle pratique est simple. Dans le grave, gardez des intervalles larges, une octave ou une quinte, rarement moins. Réservez les tierces, les secondes et les septièmes au médium et à l'aigu. C'est d'ailleurs l'ordre dans lequel la nature empile les harmoniques d'une note : très espacés en bas, de plus en plus serrés vers le haut.
Cet accord de la mineur est posé tout en bas, A1, C2 et E2, et il sonne boueux. Réécrivez-le pour qu'il reste un la mineur mais sonne clair : gardez A1 en bas et déplacez les autres notes. Dans votre logiciel, faites ensuite la même chose avec l'accord le plus grave de votre dernière boucle, et comparez en solo puis dans le mix.
Vous savez maintenant ce que valent les intervalles quand on les écoute deux par deux. Dans la prochaine leçon, nous allons les empiler pour former les premiers accords.