Tension et résolution
Vous allez découvrir pourquoi certains accords donnent envie d'avancer et d'autres de s'arrêter, et comment vous servir de ce jeu de tension et de détente pour qu'une boucle tourne toute seule.
Dans la partie précédente, vous avez appris à construire les accords d'une tonalité. Vous savez donc qu'en do majeur, sept accords sont à votre disposition. Reste la question que se pose tout producteur devant son piano roll : dans quel ordre les jouer ? Cette partie y répond, et elle commence par l'idée qui explique presque tout le reste, la tension et la résolution.
Un accord qui demande une suite
Écoutez la figure suivante. Quatre accords en do majeur, un par mesure, avec la fondamentale doublée à la basse. Prêtez surtout attention au passage de la troisième à la quatrième mesure.
Vous l'avez sans doute senti : l'accord de la troisième mesure, G7, crée une attente. Il sonne bien, il n'a rien de faux, mais il ne sonne pas fini. Quand le do majeur arrive ensuite, quelque chose se détend, comme une question qui reçoit sa réponse. Les musiciens appellent ce mouvement une résolution : un accord tendu se résout sur un accord stable.
Faites maintenant l'expérience dans votre logiciel : arrêtez la lecture juste sur G7. La sensation de phrase coupée est très nette. C'est cette envie d'entendre la suite qui fait avancer la musique. Une boucle sans aucune tension tourne à plat ; une boucle bien construite donne envie d'entendre le tour suivant.
Trois rôles pour sept accords
Les accords d'une tonalité ne jouent pas tous le même rôle. La tradition les range en trois familles, qu'on appelle des fonctions. La tonique est la maison : c'est l'accord construit sur la première note de la gamme, celui où l'on se sent arrivé. La sous-dominante est le départ : elle éloigne de la maison sans créer de grande tension. La dominante est le chemin du retour : c'est l'accord le plus tendu, celui qui réclame la tonique.
| Fonction | Degrés | En do majeur | Sensation |
|---|---|---|---|
| Tonique | I (souvent vi, parfois iii) | C (Am, Em) | Stable, on est arrivé |
| Sous-dominante | IV, ii | F, Dm | Départ, ouverture |
| Dominante | V, V7, vii° | G, G7, B° | Tension, attente du retour |
Pourquoi l'accord de la mineur se retrouve-t-il dans la famille de la tonique ? Parce qu'il partage deux notes avec do majeur, do (C) et mi (E). Il peut donc prendre sa place sans changer grand-chose au trajet, tout en sonnant plus sombre. De même, ré mineur partage deux notes avec fa majeur, fa (F) et la (A), et c'est pour cela qu'il peut jouer le rôle de sous-dominante. L'accord de mi mineur est plus ambigu : selon le contexte, on l'entend plutôt comme une tonique ou comme un accord de passage.
La sensible, la note qui veut monter
D'où vient la tension de la dominante ? Regardez les notes de G7 sur la figure suivante. On y trouve si (B), la septième note de la gamme de do majeur, placée juste un demi-ton sous la tonique do (C). Cette note s'appelle la sensible, parce qu'elle est si proche de la tonique qu'elle semble attirée par elle.
Dans G7, deux notes ont envie de bouger. La sensible si (B) veut monter d'un demi-ton vers do (C), et la septième de l'accord, fa (F), veut descendre d'un demi-ton vers mi (E). Ces deux notes sont séparées par un triton, l'intervalle le plus instable, et quand elles glissent l'une vers do (C) et l'autre vers mi (E), le triton se referme sur deux notes de l'accord de do majeur. Écoutez ces deux mouvements isolés, puis les deux accords.
C'est pour cela que la dominante est si utile. Elle ne se contente pas d'être tendue : elle indique clairement où aller. Une fois que votre oreille a entendu G7, elle attend do majeur, et la boucle qui le lui donne sonne satisfaisante.
En mineur, une sensible que l'on fabrique
En la mineur, la gamme naturelle pose un problème. Son septième degré est sol (G), un ton entier sous la tonique la (A), et non un demi-ton. L'accord de dominante construit sur la gamme, mi mineur, que l'on écrit v en minuscule, est donc beaucoup moins attiré par la mineur. Écoutez la même boucle en deux versions : d'abord avec mi mineur, puis avec mi majeur, où sol (G) est remplacé par sol dièse (G♯).
La deuxième version ne change qu'une seule note, et pourtant le retour sur la mineur devient beaucoup plus net.
Ce sol dièse (G♯) vient de la gamme mineure harmonique, que vous avez rencontrée dans la partie sur les gammes. Voilà pourquoi tant de boucles mineures, en trap comme dans la musique classique, utilisent un accord de dominante majeur alors que tous les autres accords restent dans la gamme naturelle. En chiffres romains, on l'écrit en majuscule, V ou V7, pour le distinguer du v mineur.
Les cadences, ou comment une phrase se termine
Une cadence est la façon dont une phrase musicale se termine, c'est-à-dire les deux derniers accords avant une pause ou avant un nouveau départ. Il en existe quatre à connaître, et vous les avez toutes entendues des centaines de fois sans les nommer.
| Cadence | Enchaînement | En do majeur | Effet |
|---|---|---|---|
| Parfaite | V puis I | G puis C | Point final, très conclusif |
| Plagale | IV puis I | F puis C | Conclusion douce, effet « amen » |
| Demi-cadence | Arrêt sur V | Arrêt sur G | Virgule, question ouverte |
| Rompue | V puis vi | G puis Am | Surprise, la conclusion attendue est évitée |
La cadence rompue mérite qu'on l'écoute, parce qu'elle est très utile en production. L'oreille attend do majeur après G7, et reçoit la mineur à la place. Comme la mineur appartient à la famille de la tonique, la surprise reste douce, mais la phrase ne se ferme pas : elle relance.
Ce qui fait avancer une boucle
En musique électronique, les accords tournent souvent en boucle de quatre mesures. La dernière mesure n'est donc jamais vraiment la fin : elle mène à la première du tour suivant. C'est là que les fonctions deviennent un outil. Si votre boucle se termine sur la tonique, chaque tour se referme, et l'ensemble peut sembler s'arrêter toutes les quatre mesures. Si elle se termine sur une dominante ou une sous-dominante, la fin de la boucle pousse vers son début, et la musique avance d'elle-même.
Écoutez cette boucle en do majeur, qui se termine sur G. Laissez-la tourner deux ou trois fois : le retour sur C, à chaque nouveau tour, sonne comme une petite cadence parfaite.
Aucune de ces règles n'est une loi. Une boucle qui se termine sur la tonique peut très bien fonctionner, en particulier si la batterie et la mélodie apportent le mouvement. Mais quand une boucle vous semble tourner en rond sans que vous sachiez pourquoi, regardez d'abord son dernier accord.
En do majeur (C), votre suite donne C, F, G7, C, à raison d'un accord par mesure. Cliquez un accord de votre suite pour le choisir, puis un chiffre romain pour le remplacer : les chiffres restent les mêmes dans toutes les tonalités, seuls les noms des accords changent.
Les emprunts viennent d'une autre gamme sur la même tonique : ♭VI, ♭VII et iv viennent du mineur et assombrissent la boucle.
Voici une boucle en do majeur qui tourne un peu en rond : C, Am, F, puis C. Remplacez le dernier accord pour que la fin de la boucle relance le tour suivant. Essayez au moins deux solutions, puis refaites l'exercice dans votre logiciel.
Maintenant que vous savez pourquoi un accord en appelle un autre, la prochaine leçon vous présente les suites d'accords que l'on retrouve dans une grande partie de la musique actuelle.