Les accords empruntés
Vous allez apprendre à emprunter des accords à la tonalité voisine pour colorer une suite, à reconnaître à l'oreille l'effet de chacun, et à les placer au bon endroit.
Jusqu'ici, toutes nos suites restaient dans une seule gamme : sept notes, sept accords. C'est une base solide, mais vous avez sûrement déjà entendu, dans une musique de film ou un refrain de pop, un accord qui semble venir d'ailleurs et qui donne d'un coup un frisson. Très souvent, il s'agit d'un accord emprunté : un accord pris dans la tonalité qui a la même tonique, mais l'autre mode.
Le mineur qui passe dans le majeur
Écoutez d'abord. Voici une suite en do majeur : C, F, puis un accord qui n'appartient pas à cette tonalité, Fm, et enfin retour sur C.
Le passage de F à Fm ne change qu'une note : la (A) descend d'un demi-ton vers la bémol (A♭). Cette petite descente donne une couleur douce et mélancolique, comme un nuage qui passe devant le soleil. Puis la bémol (A♭) descend encore d'un demi-ton vers sol (G), la quinte de do majeur, et la maison revient avec un sentiment de nostalgie. Écoutez les deux accords séparément, puis la ligne qui descend.
D'où vient ce Fm ? De la tonalité de do mineur, qui a la même tonique que do majeur. On dit que do majeur et do mineur sont des tonalités homonymes, ou parallèles. Puisqu'elles partagent leur maison, on peut passer de l'une à l'autre le temps d'un accord sans perdre le sens de la tonalité.
Ce que l'on peut emprunter
Comparez les accords des deux tonalités. Do majeur a C, Dm, Em, F, G, Am et B°. Do mineur a Cm, D°, Eb, Fm, Gm, Ab et Bb. Parmi les accords de do mineur, quatre sont particulièrement utilisés en do majeur, parce qu'ils sonnent riches sans faire perdre la maison.
| Chiffre | En do majeur | Notes | Effet le plus courant |
|---|---|---|---|
| iv | Fm | fa, la bémol, do (F, A♭, C) | Mélancolie, nostalgie |
| ♭VI | Ab | la bémol, do, mi bémol (A♭, C, E♭) | Ampleur, émotion de film |
| ♭VII | Bb | si bémol, ré, fa (B♭, D, F) | Élan, côté rock ou héroïque |
| ♭III | Eb | mi bémol, sol, si bémol (E♭, G, B♭) | Couleur sombre et ouverte |
On écrit ces accords avec un bémol devant le chiffre romain. ♭VI désigne l'accord majeur construit sur le sixième degré abaissé d'un demi-ton : en do majeur, le sixième degré est la (A), il devient la bémol (A♭), et l'accord est la bémol majeur. De la même façon, ♭VII est si bémol majeur et ♭III est mi bémol majeur.
♭VI et ♭VII, le son épique
Écoutez maintenant l'enchaînement ♭VI, ♭VII, I. En do majeur, cela donne Ab, Bb, puis C. La basse monte d'un ton, puis encore d'un ton, et arrive sur la tonique avec beaucoup d'éclat. C'est une fin très utilisée dans la musique de film, de jeu vidéo et dans le rock, chaque fois qu'on veut une arrivée triomphante sans passer par la dominante classique.
Remarquez que l'accord de Bb remplace ici la dominante. Il n'a pas de sensible, puisque si (B) y devient si bémol (B♭), mais la montée de la basse d'un ton vers la tonique suffit à créer un retour fort. L'enchaînement ♭VII puis I est si courant qu'on le trouve aussi tout seul, en alternance avec la tonique : C, Bb, C, Bb, une boucle qui sonne ouverte et un peu rock.
En mineur, finir sur un accord majeur
L'emprunt marche aussi dans l'autre sens. Dans une tonalité mineure, on peut finir sur l'accord majeur de la tonique, emprunté à la tonalité majeure homonyme. En la mineur, cela veut dire terminer sur A majeur, avec do dièse (C♯), au lieu de Am. Cet accord final porte un joli nom ancien : la tierce picarde.
L'effet est celui d'une lumière qui s'allume à la toute fin. On l'entend dans la musique ancienne, mais aussi dans les fins de musiques de film ou de morceaux électroniques mélodiques, quand on veut que le dernier accord sonne comme une victoire ou un apaisement. Comme il change complètement le caractère de la tonique, on le réserve en général à une conclusion, et non au milieu d'une boucle.
Les médiantes chromatiques, le son du cinéma
Il existe une autre famille d'accords venus d'ailleurs, très appréciée des compositeurs de musique de film. Une médiante chromatique est un accord dont la fondamentale se trouve à une tierce de la tonique, avec la même qualité qu'elle, et qui n'appartient pas à la gamme. En do majeur, les plus courantes sont E majeur, A majeur, Ab majeur et Eb majeur. Les deux dernières, vous le remarquez, font aussi partie des accords empruntés.
Leur secret : ces accords gardent une seule note commune avec do majeur, et les autres bougent d'un demi-ton ou d'un ton. Entre C et E, par exemple, mi (E) reste en place, sol (G) monte d'un demi-ton vers sol dièse (G♯), et do (C) descend d'un demi-ton vers si (B). Le mouvement est minuscule pour les doigts, mais l'oreille entend un changement de lumière spectaculaire.
Cette boucle ne ressemble à aucune des suites que nous avons vues, et pourtant elle reste cohérente. C'est le son de nombreuses bandes originales, quand la caméra découvre un paysage ou qu'un personnage comprend quelque chose. En production électronique, ces enchaînements fonctionnent très bien avec des pads longs et une reverb généreuse, qui laissent le temps d'entendre la couleur changer.
Comment les placer
Un accord emprunté se remarque, c'est tout son intérêt, mais c'est aussi son risque. Quelques repères aident à bien le placer. Utilisez-le plutôt en fin de phrase, sur la troisième ou la quatrième mesure d'une boucle, pour qu'il prépare le retour de la tonique. Entourez-le d'accords de la tonalité : un seul emprunt par boucle suffit souvent. Enfin, vérifiez que votre mélodie et votre basse le suivent.
Voici une boucle en do majeur : C, Am, F, G. Remplacez l'accord de la quatrième mesure par un accord emprunté à do mineur, qui ramène malgré tout vers C au tour suivant. Essayez au moins deux possibilités dans votre logiciel et notez celle que vous préférez.
Vous savez maintenant quels accords choisir. La prochaine leçon s'intéresse à une autre question, souvent négligée : à quelle vitesse les faire changer.