Pédales, drones et boucles d'un seul accord
Vous allez découvrir comment tenir une seule note à la basse sous des accords qui changent, comment construire une section sur un drone ou sur un seul accord, et où trouver alors la tension : dans la mélodie, le rythme et le timbre.
Tout au long de cette partie, nous avons fait bouger les accords. Pour finir, voyons l'inverse : ce qui se passe quand quelque chose refuse de bouger. Une note qui tient sous toute une suite, un son continu, un seul accord pendant plusieurs minutes. Ce sont des outils très puissants, en particulier en techno, en ambient et dans les build-ups.
Une basse qui ne bouge pas
Écoutez d'abord. Dans la figure suivante, quatre accords se succèdent, Am, F, G, puis Am, mais la basse reste sur A2 du début à la fin.
Cette note tenue s'appelle une pédale. Le nom vient de l'orgue, où l'organiste tient une note grave avec le pied pendant que ses mains continuent de jouer. Vous l'avez entendu : quand l'accord contient la note de la pédale, comme Am et F, tout reste calme. Quand il ne la contient pas, comme G, la basse frotte contre l'accord, et une tension apparaît, qui se résout dès que Am revient.
On note souvent ces accords avec une barre : F/A désigne l'accord de fa majeur avec un la (A) à la basse, et G/A l'accord de sol majeur avec un la (A) à la basse. Les accords eux-mêmes n'ont rien de nouveau : seule la basse a cessé de suivre leurs fondamentales.
La pédale de dominante, le moteur des build-ups
La pédale la plus fréquente est celle de la tonique, comme dans l'exemple précédent : elle donne une impression de stabilité, d'ancrage. Mais on peut aussi tenir la dominante, la cinquième note de la gamme, qui est mi (E) en la mineur. Une pédale de dominante crée une attente qui grandit à chaque mesure, parce que la basse elle-même réclame la tonique.
Écoutez la troisième mesure : l'accord de fa majeur, au-dessus du mi (E) de la basse, crée un frottement d'un demi-ton entre fa (F) et mi (E), le moment le plus tendu de la boucle. C'est exactement ce que l'on cherche dans un build-up avant un drop : une basse qui insiste sur la dominante pendant que la tension monte au-dessus, puis qui se libère quand la tonique arrive avec le drop.
Le drone, un son qui ne s'arrête pas
Un drone va plus loin qu'une pédale. C'est un son continu, souvent une note seule ou une quinte, qui sonne pendant toute une section, parfois pendant tout un morceau. Il ne sert pas seulement de basse : il crée un décor, une couleur de fond sur laquelle tout le reste se détache. On le trouve dans beaucoup de musiques traditionnelles, dans l'ambient et dans une bonne partie de la techno.
Écoutez ce drone de quinte, la (A) et mi (E), joué d'abord par un pad, puis par une onde en dents de scie. Les notes sont exactement les mêmes : seul le timbre change, et pourtant l'atmosphère n'a plus rien à voir.
Sur un drone, une mélodie prend un relief particulier, parce que chaque note se mesure à la note tenue. Certaines se fondent avec lui, d'autres frottent. La figure suivante pose une mélodie en la mineur sur ce drone : écoutez comment si (B) et fa (F) créent de petites tensions, qui se détendent sur la, do et mi (A, C, E).
Une boucle d'un seul accord
Beaucoup de morceaux de techno, et une partie de la house, reposent sur un seul accord répété pendant de longues minutes. Ce n'est pas de la paresse : en refusant de changer d'accord, le morceau déplace l'intérêt ailleurs. L'oreille, qui n'attend plus de changement d'harmonie, devient très sensible à tout le reste : le rythme, le son, les petites variations.
Dans la figure suivante, l'accord reste un la mineur pendant quatre mesures, au-dessus d'un A2 tenu. Seule la note du dessus change d'une mesure à l'autre : mi (E), puis sol (G), puis si (B), puis de nouveau mi (E). L'harmonie ne bouge presque pas, mais la couleur évolue.
Dans un vrai morceau, cette évolution passe aussi, et surtout, par le son : un filtre qui s'ouvre lentement sur plusieurs mesures, une résonance qui monte, une reverb ou un delay qui s'allongent, un motif rythmique qui se déplace. Ces changements de timbre et de rythme jouent le rôle que les accords jouent ailleurs : créer de la tension, puis la relâcher.
Où trouver la tension sans changer d'accord
Quand l'harmonie reste immobile, vous disposez de trois grands leviers. La mélodie, d'abord : une note qui frotte contre l'accord ou le drone crée une tension, une note de l'accord la détend. Le rythme, ensuite : des notes plus serrées, une syncope, un motif qui se décale par rapport au temps donnent de l'élan. Le timbre, enfin : ouvrir un filtre, ajouter de la distorsion, rendre un son plus large ou plus brillant augmente l'énergie, et le refermer la fait retomber.
Voici une suite en do majeur : C, F, G, puis C, avec une basse qui suit les fondamentales. Remplacez cette basse par une pédale de C2 tenue pendant les quatre mesures. Au-dessus de cette pédale, quel accord devient le plus tendu, et pourquoi ? Vérifiez à l'oreille dans votre logiciel.
Cette leçon termine la partie consacrée aux suites d'accords. Dans la partie suivante, nous passerons à la mélodie, en commençant par une question essentielle : comment écrire une ligne qui se pose sur vos accords.