De la boucle au morceau
Vous allez découvrir comment faire grandir une boucle de huit mesures jusqu'à un morceau entier : en tirer chaque section, varier les accords et la basse sans perdre l'identité du morceau, préparer le drop, et surtout aller jusqu'au bout.
Presque tous les producteurs connaissent cette situation : une boucle de huit mesures qui sonne très bien, que l'on écoute pendant des heures, et qui n'est jamais devenue un morceau. Le problème n'est pas le talent. Il manque simplement une méthode pour passer de huit mesures à trois minutes. La théorie que vous avez apprise fournit justement cette méthode, parce qu'elle vous dit ce que vous pouvez changer sans casser ce qui marche.
Le point de départ : une boucle qui fonctionne
Prenons une boucle originale en la mineur, à 120 BPM. Quatre accords, Am, F, C et G, c'est-à-dire i, VI, III et VII, tournent deux fois pour remplir huit mesures. Une basse suit les fondamentales, un kick et un clap tiennent le rythme, et l'on imagine par-dessus une petite mélodie au synthé.
Avant de toucher à quoi que ce soit, faites l'inventaire de ce qu'elle contient : la batterie, la basse, les accords, la mélodie. Ce sont vos briques. Chaque section du morceau sera cette même boucle avec des briques en moins, des briques en plus, ou des briques légèrement modifiées. C'est ce qui donne à un morceau son unité : on reconnaît la même musique du début à la fin, mais elle ne reste jamais immobile.
Tirer les sections de la boucle
Dans la leçon sur l'arrangement, vous avez vu les sections habituelles et la courbe d'énergie. Appliquons-les à notre boucle. Le tableau suivant montre une façon de faire parmi d'autres, avec des longueurs en multiples de huit mesures.
| Section | Longueur | Briques présentes | Ce qui change |
|---|---|---|---|
| Intro | 8 ou 16 mesures | Accords, hi-hats | Accords filtrés, pas de basse |
| Couplet | 16 mesures | Batterie, basse, accords | Mélodie absente ou réduite à quelques notes |
| Build-up | 8 mesures | Accords, mélodie, caisse claire | Fin sur iv puis V, caisse claire qui accélère |
| Drop | 16 mesures | Toutes | Basse plus active |
| Breakdown | 8 ou 16 mesures | Accords, mélodie | Accords deux fois plus lents, basse tenue |
| Outro | 8 ou 16 mesures | Batterie, basse | Les éléments disparaissent un par un |
Remarquez qu'aucune section ne demande une musique nouvelle. L'intro et l'outro utilisent une partie des briques, le couplet en retire une, le drop les réunit toutes. Le vrai travail commence quand vous voulez qu'une section se distingue davantage : c'est là que les variations d'accords et de basse entrent en jeu.
Varier les accords sans changer de morceau
La façon la plus sûre de varier une suite consiste à garder le premier accord, qui installe la tonalité, et à modifier ce qui suit. Un accord se remplace bien par un autre accord de la tonalité qui partage deux notes avec lui. En la mineur, F contient fa, la et do (F, A, C), et Dm contient ré, fa et la (D, F, A) : les deux partagent fa (F) et la (A), et l'un peut prendre la place de l'autre sans que l'oreille se sente perdue. Écoutez cette variation.
Le deuxième changement est plus fort. L'accord de mi majeur contient sol dièse (G♯), la sensible, qui monte d'un demi-ton vers la (A). Il crée une attente beaucoup plus nette que le G de la boucle d'origine, ce qui en fait un bon choix pour la fin d'un couplet ou d'un build-up. Une autre variation, encore plus simple, garde les mêmes accords et change seulement leur rythme : dans un breakdown, faites durer chaque accord deux mesures au lieu d'une, et la même suite paraîtra soudain plus large et plus calme.
Varier la basse
La basse est l'autre levier, et souvent le plus efficace, parce qu'elle change l'énergie sans toucher à l'harmonie. Sur les mêmes accords, une basse tenue apaise, et une basse rythmée pousse. Écoutez d'abord la version la plus calme : une seule note par accord, la fondamentale, tenue toute la mesure.
Voici maintenant la même harmonie avec une basse de drop. Elle reste sur les notes de chaque accord, la fondamentale, l'octave et la quinte, mais elle est syncopée, et la dernière note de chaque mesure se déplace d'un pas vers la basse de l'accord suivant.
Le sol (G) de la première mesure descend d'un ton vers le fa (F) de la seconde, et le si (B) de la seconde monte d'un demi-ton vers le do (C) de l'accord suivant. Entre ces deux extrêmes, tout est possible : une basse en croches régulières pour le couplet, une note pédale sur la (A) pendant que les accords changent dans l'intro, une basse qui disparaît avant le drop. Chaque version raconte une section différente avec la même boucle.
Préparer le drop
Le drop frappe fort s'il arrive après une attente, et cette attente se fabrique avec des outils que vous connaissez. Par l'harmonie : vous finissez le build-up sur un accord instable, par exemple iv puis V, qui réclame le retour sur i. Par le rythme : une caisse claire frappe de plus en plus serré. Par le vide : vous coupez la basse et le kick pendant le build-up, pour que leur retour soit un événement.
Vous l'avez entendu : l'accord de mi majeur et la caisse claire en doubles croches créent une tension, et le retour sur Am avec le kick la résout d'un coup. C'est le mécanisme de tension et de résolution que vous connaissez, simplement étiré sur plusieurs mesures. Beaucoup de producteurs ajoutent aussi une courte coupure juste avant le drop, une demi-mesure ou une mesure de silence presque total, pendant laquelle l'oreille retient son souffle.
Finir le morceau
Pour sortir de la boucle, une méthode marche particulièrement bien : la soustraction. Dupliquez votre boucle complète, avec toutes ses pistes, sur toute la durée du futur morceau, par exemple 96 mesures. Puis retirez, section par section, ce qui ne doit pas y être, en suivant votre plan. Retirer est beaucoup plus facile qu'ajouter, et en une heure vous obtenez une structure entière, même grossière.
Fixez-vous ensuite une règle simple : on va jusqu'au bout avant de peaufiner. Une première version complète et imparfaite vous apprend plus qu'une intro parfaite. Prenez un morceau de référence que vous avez analysé avec la méthode de la leçon précédente, et comparez votre structure à la sienne. Enfin, donnez-vous une date. Exportez le morceau, écoutez-le le lendemain sur d'autres enceintes, notez trois corrections, faites-les, et passez au suivant.
Reprenez la boucle Am, F, C, G. Remplacez le troisième accord par un autre accord de la tonalité qui partage deux notes avec C, puis remplacez le dernier par un accord qui appelle fortement le retour sur Am. Vous obtiendrez la fin de votre build-up. Dans votre logiciel : écrivez-la sur quatre mesures et faites-la suivre de la boucle d'origine.
Dans la leçon suivante, vous trouverez des fiches de repères pour huit genres, pour savoir quelles habitudes suivre, ou détourner, selon le style que vous produisez.